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samedi 26 septembre 2015

Le secret de la manufacture de chaussettes inusables

Comme tous ceux qui ont adoré Le cercle littéraire des amateurs d'épluchures de patates, c'est avec une certaine appréhension, mais aussi avec beaucoup d'enthousiasme que j'ai vu apparaître sur les tables des librairies le nouveau roman d'Annie Barrows. Je me méfiais de son titre français que je soupçonnais tarabiscoté pour faire écho à celui de son prédécesseur et surfer sur son succès. J'ai d'ailleurs trouvé le titre original bien plus approprié (The truth according to us). Mais au fond, cela n'a pas bien grande importance, car derrière son titre vendeur se cache un roman merveilleux que j'ai découvert avec un immense plaisir.

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Layla Beck, fille de sénateur habituée à un certain train de vie, se voit couper les vivres par l'instance paternelle qui juge que si sa fille est assez indépendante pour refuser le prétendant de son choix, elle l'est également pour subvenir à ses propres besoins. Grâce à l'aide de son oncle, on lui confie la commande d'un livre dans le cadre d'un projet gouvernemental. Elle doit se rendre en Virginie Occidentale, dans la petite ville de Macedonia pour en écrire l'histoire. Sur place, elle prend pension chez les Romeyn, une famille autrefois reconnue au sein de la petite ville et autour de laquelle plane un certain mystère aujourd'hui. Elle y fait la connaissance de Willa et Bird, les deux petites filles de Felix, seule figure masculine au sein de la maison. Felix est souvent en déplacement pour ses "affaires", et c'est essentiellement l'une de ses soeurs, Jottie, qui s'occupe des filles. Layla débarque donc au sein de cette maisonnée à la dynamique assez particulière et dont l'histoire résonne toujours dans la petite ville de Macedonia.

Le secret de la manufacture de chaussettes inusables est un roman magnifique où les personnalités s'entrechoquent et où la bonne répartie et les histoires incongrues ne manquent pas. Difficile de ne pas s'attacher à cette famille plutôt unique et d'en découvrir tous les secrets. C'est également un roman qui transpire la féminité de par ses narratrices, Willa et Layla, mais également en raison de tous les autres personnages féminins qui l'habitent, comme celui de Jottie, et ceux de ses soeurs aux personnalités atypiques dans une moindre mesure.  Jottie est un personnage magnifique, beau dans sa simplicité et son humanité. Elle a renoncé à beaucoup de choses, et vit toujours douloureusement la perte de son amour de jeunesse ainsi que la trahison dont elle a été victime, mais elle ne déteste pas la vie qu'elle s'est construite pour autant. Elle déborde d'amour pour ses nièces, et si elle rêve parfois d'un avenir meilleur, c'est surtout pour ces dernières. La petite Willa est aussi un personnage que j'ai énormément aimé. Elle est pleine de personnalité et de vivacité, en plus d'être une lectrice vorace. Son père et sa tante Jottie sont ses héros. Elle ne comprend pas toujours leurs décisions et leurs comportements, mais ces derniers exercent sur elle une fascination éveillant constamment sa curiosité. Au cours du récit dont elle détient une part importante de narration, Willa va passer de l'enfance à l'adolescence, cette période si cruelle où les illusions se perdent en même temps que les certitudes s'effritent. Elle fait partie de ces personnages dont on sait qu'ils seront promis à un avenir brillant parce qu'ils ont quelque chose de différent ; Willa est un petit éclat de verre qui n'a pas encore réalisé qu'il est un diamant brut. Le personnage de Layla est quant à lui essentiellement dessiné à travers sa correspondance où elle partage ses sentiments concernant sa nouvelle vie et les rencontres qu'elle y fait. Layla est un personnage qui connait lui aussi une belle évolution. L'insouciance et la désinvolture seront reléguées au placard pour laisser place à une maturité sincère et tendre. Ces trois personnages sont l'âme du roman, ils nous apportent énormément et ne manquent pas de nous émouvoir à plusieurs reprises.

Dans un style plutôt lent, le roman alterne plusieurs voix et structures narratives, lui donnant un rythme en parfaite adéquation avec l'histoire. Nous ressentons aux côtés de Layla la moiteur et la langueur propres aux étés cuisants où tout et rien se passe en même temps. Avec l'arrivée de la jeune femme, la chaleur monte, les personnalités s'exacerbent et les questions se posent. En cet été de 1938, les secrets de Macedonia se révèlent, et avec eux, sont exorcisés ceux de la famille Romeyn. Le secret de la manufacture... nous confie une histoire forte et émouvante que je vous recommande de tout coeur.


Le secret de la manufacture des chaussettes inusables, Annie Barrows, Editions Nil, 2015, 621 p.

samedi 15 août 2015

Certaines n'avaient jamais vu la mer

Dans son roman, Julie Otsuka rend un hommage poignant au destin de ces japonaises qui, à la veille de la seconde guerre mondiale, ont migré vers les Etats-Unis en quête d'un avenir meilleur. La forme chorale qu'elle adopte donne au roman un souffle unique qui n'égale que son intensité de narration. Le style décomposé de l'auteur se met au service de toutes ces voix, celles d'héroïnes hors du commun dont la force et le courage ne suscitent qu'admiration. A travers huit chapitres relativement courts, mais particulièrement denses, nous découvrons le parcours de ces femmes, à partir du moment où elles arrivent sur le sol américain jusqu'à la vague d'internement au sein de camps nippos-américains créés en réaction à l'attaque de Pearl Harbor.

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Julie Otsuka se fait l'écho de leurs désillusions, de leurs silences et de leurs joies rares mais précieuses, de leurs douleurs et de la difficulté de l'exil. Mais aussi des mirages qu'étaient les promesses qu'on leur avait faites, et de cette réalité qui vous frappe à la figure et avec laquelle il faut composer. Certaines n'avaient jamais vu la mer est un roman dont la violence aussi discrète que bouleversante laisse une empreinte dont on ne parvient pas réellement à décider de la forme, ni de la force, mais qui ne laissera aucun lecteur indifférent. Autant de voix étouffées et de leçons de vie qui façonne cette petite perle d'abnégation et d'humilité qu'est ce court récit. A lire.

Certaines n'avaient jamais vu la mer, Julie Otsuka, 10/18, 140 p. 

Sing me a song of a lass that is gone

Avec tout le tapage qu'il y a eu sur la toile ces derniers mois, je ne pense pas qu'il soit nécessaire de présenter Outlander. Il y a déjà presqu'un an que j'ai regardé le premier épisode de l'adaptation en série, et que je suis tombée amoureuse de son univers. D'abord, des paysages, de l'ambiance et de l'histoire, et puis des personnages, de Claire, et bien sûr de Jamie. Lors de la pause de la série, j'en ai profité pour m'intéresser aux livres dont elle est inspirée et je me suis lancée dans la lecture du premier des nombreux pavés qui constituent la saga.

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Outlander raconte l'histoire de Claire, une jeune anglaise passant quelques jours en Ecosse en compagnie de son mari au lendemain de la seconde guerre mondiale. Sur place, ils visitent plusieurs lieux, dont une plaine en hauteur où se dressent d'imposantes pierres aux allures de menhirs. Attirée, Claire s'approche et fait un bond en arrière d'environ 200 ans. Elle atterrit en plein champ de bataille en 1743... A partir de là, les évènements s'enchaînent, et nous suivons pas à pas ses aventures. C'est à travers ses yeux que nous vivons tous les évènements de l'intrigue et que nous découvrons l'Ecosse de l'époque. Je me suis tout de suite énormément attachée à elle. Infirmière de guerre, Claire est une femme forte et indépendante dont le franc-parler n'a d'égal que son intelligence. Elle se retrouve accueillie au sein du clan Mackenzie, à Castle Leoch, où elle fait la connaissance de Jamie, neveu du Laird du clan, mais surtout notre deuxième personnage principal. Bien qu'encore très jeune, Jamie a un passé douloureux qui le tourmente encore aujourd'hui puisqu'il a sa tête mise à prix et qu'il se cache chez son oncle. Pourtant, il reste un jeune homme optimiste et rêveur. Il est bourré de charme, et tellement courageux. Si vous ne succombez pas, c'est que vous êtes faite de glace, croyez-moi ! La grande galerie de personnages secondaires est quant à elle plutôt réussie également. Tous apportent humour et amitié, mais aussi de la tension et du savoir, voire même un peu de sorcellerie ! Un régal.

Que dire de ce premier tome, si ce n'est que c'est un pavé qui se dévore, mais qu'on a aussi envie de faire durer pour en savourer chaque instant. Des voyages au coeur de l'Ecosse à l'ambiance qui y régnait au 18ème siècle, en passant par les descriptions de paysages qui nous font rêver, tout est fait pour vous emporter. C'est rythmé, drôle, et incroyablement romanesque, mais ce premier tome n'est pas pour autant dépourvu de noirceur. Les intrigues principales ainsi que secondaires s'entremêlent à la grande histoire, on apprend des tas de choses sur les modes de vie de l'époque (bien qu'il ne faille sans doute pas tout prendre au pied de la lettre), sur les clans et sur la façon dont l'Ecosse était organisée et hiérarchisée. L'auteur nous offre un roman qui vous entrainera à des kilomètres de votre salon et qui vous fera retarder l'heure d'éteindre votre lampe de chevet. Bien sûr certains évènements ou coincidences font sourire, mais on se prend au jeu et on fait confiance à l'auteur. Aussi addictif qu'intense, il n'y a pas mieux pour vous dépayser que de franchir les portes de l'univers foisonnant de Diana Gabaldon.

Je meurs d'impatience que la deuxième saison de la série tv (que je vous recommande très vivement) commence, et de déguster le second tome des aventures de Claire et Jamie au fur et à mesure des épisodes !

Outlander, Diana Gabaldon, Arrow Books, 863 p.

jeudi 20 novembre 2014

Le lys de Brooklyn

Il y a des livres qui vous marquent dans votre vie de lectrice, et Le lys de Brooklyn en fait indéniablement partie. Alors qu'il est peu connu chez nous (il a récemment été réédité), il fait partie des classiques modernes aux Etats-Unis. Et après m'y être plongée, je peux vous dire que cela n'a absolument rien de surprenant. Roman d'apprentissage dont l'action se déroule dans le New York du début du 20ème siècle, il dresse le portrait de Francie Nolan, notre jeune héroïne, ainsi que celui de sa famille. Sur environ deux décennies, Betty Smith nous raconte le quotidien plutôt rude des Nolan. Sans jamais tomber dans le misérabilisme, elle dépeint avec honnêteté une fresque familiale des plus poignantes.

Toute la force de ce roman réside dans ses personnages féminins qui figurent désormais sur la liste des personnages les plus beaux que j'ai eu la chance de rencontrer sur papier. Ils sont bouleversants, tellement humains et forts. Croyez-moi, vous ne sortirez pas indemnes d'avoir fait leur connaissance. Le lys de Brooklyn est un roman merveilleux qui parle de la vie dans ce qu'elle a de plus beau et de plus éprouvant. L'auteur aborde des thèmes universels tels que l'éducation, occupant une place centrale ici, la famille, la filiation et les racines, en passant par des thèmes plus difficiles comme la pauvreté ou l'alcoolisme. Il s'agit d'un roman unique, parfois triste mais finalement assez optimiste. Il nous enseigne de la plus belle façon qui soit que notre avenir nous appartient et que la fatalité n'est certainement pas une fin en soi.

Je vous ai glissé quelques passages qui figurent parmi mes préférés (il y en a tant !), vous pourrez ainsi vous faire une idée du style à la fois fluide et poétique de Betty Smith. Ce roman est pour moi un chef d'oeuvre que je relirai sans aucun doute, avec la certitude d'en retirer à chaque fois davantage.

"People always think that happiness is a faraway thing" thought Francie, "something complicated and hard to get. Yet, what little things can make it up ; a place of shelter when it rains - a cup of strong hot coffee when you're blue ; for a man, a cigarette for contentment ; a book to read when you're alone - just to be with someone you love. Those things make happiness."

"Who wants to die? Everything struggles to live. Look at that tree growing up there out of that grating. It gets no sun, and water only when it rains. It's growing out of sour earth. And it's strong because its hard struggle to live is making it strong. My children will be strong that way."

"She was made up of more, too. She was the books she read in the library. She was the flower in the brown bowl. Part of her life was made from the tree growing rankly in the yard. She was the bitter quarrels she had with her brother whom she loved dearly. She was Katie's secret, despairing weeping. She was the shame of her father stumbling home drunk. She was all of these things and of something more… It was what God or whatever is His equivalent puts into each soul that is given life - the one different thing such as that which makes no two fingerprints on the face of the earth alike."

♥ | A tree grows in Brooklyn, Betty Smith (1943), Arrow, 1992, 496 p. Lu en anglais. Traduction française : Le lys de Brooklyn. Disponible en poche.